Un silence pesant peut sembler rassurant dans un bureau. Et pourtant, quand les voix se taisent, c’est parfois que la colère couve. Une nouvelle forme de révolte silencieuse monte en entreprise : le quiet fighting. Après le buzz du quiet quitting, ce phénomène éclaire une autre manière, plus discrète mais plus préoccupante, de résister face à une organisation jugée injuste.
Quiet quitting vs quiet fighting : quelle différence ?
Le quiet quitting s’est répandu dès 2022. Il désigne une forme de retrait discret : le salarié respecte son contrat, sans initiative ni dépassement. Il « fait le job », ni plus, ni moins.
Le quiet fighting est plus profond. Ce n’est pas seulement un abandon, c’est une dissidence bloquée. On voudrait réagir, dénoncer, changer les choses, mais on se heurte à des murs. Pas de relais. Pas d’écoute. Alors on se tait… mais on n’oublie pas.
Les signes à ne pas ignorer dans le quotidien
Si le bureau vous semble calme, ce n’est peut-être pas bon signe. Voici quelques signaux à surveiller :
- Baisse de participation aux réunions ou aux discussions stratégiques
- Réduction des échanges informels (plus de pauses café, moins de bavardages)
- Refus d’initiatives, comme ne plus proposer d’idées ou refuser de s’impliquer dans des projets transverses
- Insatisfaction sans verbalisation : on sent de la frustration, mais rien n’est dit clairement
- Micro-coalitions invisibles : certains profils se rapprochent et partagent un malaise discret
Ces comportements sont des alertes. Ils disent : “quelque chose ne va pas, mais je ne peux pas le dire ou je ne veux plus le répéter”.
Une rupture du lien entre discours et réalité
Les études récentes montrent que l’écart entre les promesses affichées par l’entreprise et la réalité vécue alimente ce phénomène. Lorsque les engagements éthiques sentis comme artificiels se multiplient — diversité affichée mais non incarnée, valeurs revendiquées mais jamais visibles, inclusion de façade —, les équipes finissent par développer du ressentiment.
Ce qu’on appelle la justice interactionnelle est au cœur du sujet. C’est tout simple : comment l’entreprise traite-t-elle les gens, dans les échanges quotidiens ? Est-ce respectueux ? Cohérent ? Clarement expliqué ?
Les deux visages du quiet fighting
L’enquête menée dans un groupe du CAC 40 a repéré deux formes distinctes du quiet fighting :
- Une dissidence empêchée, souvent portée par des femmes racisées du middle management. Elles formulent, essaient d’exprimer des tensions réelles, mais se heurtent à des procédures vides ou à un silence au sommet.
- Une colère résignée, souvent masculine. Ancrée dans la croyance que la performance seule devrait suffire, elle devient amertume quand la reconnaissance attendue ne vient jamais.
Deux énergies très différentes… mais qui mènent au même point : le désengagement lourd de sens.
Pourquoi ce n’est pas juste un mal-être passager
Ce qui change aujourd’hui, c’est la nature même du contrat entre salariés et entreprise. Ce n’est plus juste une question de salaire ou d’organisation. C’est devenu moral : une histoire d’identité, de respect, de dignité.
Quand cette perception est abîmée, on assiste à un glissement : le conflit n’est plus transactionnel mais vital. Ce n’est pas négociable. On ne veut plus « parler du problème »… on veut qu’il disparaisse.
Que peuvent faire les entreprises ?
Face à ce phénomène, rester dans le déni serait suicidaire. Une réponse existe : elle s’appelle la gouvernance par la justice interactionnelle. Cela passe par des actions concrètes :
- Aligner les discours et les actes : pas de fausses promesses
- Expliquer toutes décisions sensibles, avec des circuits d’escalade clairs (manager → RH → référent éthique)
- Protéger les lanceurs d’alerte : anonymat, confidentialité et interdiction de toute sanction
- Créer des médiations crédibles : médiateurs formés, recours aux IRP ou à un groupe de ressource interne
- Installer des capteurs humains : baromètres internes, espaces de dialogue, discussions sans enjeu hiérarchique
La clé : faire preuve au lieu de promettre
Le quiet fighting n’est pas une menace immédiate mais une mèche allumée. Une lente érosion de la confiance. Si les entreprises tardent à réagir, l’explosion ne sera pas spectaculaire… mais elle coûtera cher en crédibilité, en performance, en talent perdu.
La solution n’est ni dans le contrôle, ni dans la communication de crise. Elle tient à une seule chose : la preuve par les actes. Quand les collaborateurs verront que les mots et les gestes s’alignent, leur loyauté reviendra.
Le silence n’est pas l’absence de bruit. C’est le signe que quelque chose se joue. Et qu’il est urgent d’écouter avant que tout ne craque.




